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Publié par Delaplace Anne-Valérie

  • On va où Sandy.

  • A l’école.

  • On va où Sandy à l’école.

  • On va à l’école, voyons Louis, tu le sais bien. C’est la rentrée.

  • C’est la rentrée.

  • Oui, c’est la rentrée de l’école. Les vacances sont finies et...

  • NON, pas l’école.

  • Louis, tu te rappelles qu’on en a parlé encore ce matin. Aujourd’hui, on va à l’école. Tu te souviens du nom de ta maîtresse ?

  • Ta maîtresse... Sabine.

  • Non, Sabine, c’était ta maîtresse de l’année dernière, quand tu étais à la maternelle chez les grands. Maintenant, tu vas dans une nouvelle école et ta maîtresse s’appelle Anne...

  • Ta maîtresse s’appelle AN-NE-VA-LÉ-RIIIE !

  • Très bien Louis. Alors tu sais, quand on va arriver, on va entrer ensemble dans l’école et puis....

Louis n’écoute plus, il n’entend plus rien, il a tourné la tête sur le côté. Louis regarde le paysage défiler par la fenêtre arrière, il semble hypnotisé par les champs de vignes qui s’étalent à perte de vue sur la petite route de campagne qui mène de son village à la ville de sa nouvelle école.

La maman de Louis se gare sur le parking et éteint le moteur. Puis elle se retourne vers Louis.

  • Prêt ?

  • On va où Sandy à l’école de tatie Anne-Valérie.

  • Oui Louis, c’est l’heure. Regarde par la fenêtre, il y a plein d’enfants avec un cartable qui arrivent avec leurs parents pour la rentrée. Allez, on y va.

* * * * *

Il est 8h30, la cour de l’école est déjà bien remplie. Je suis arrivée tôt ce matin pour effectuer les derniers préparatifs de la rentrée. Je salue les familles que je connais, c’est ma deuxième année dans cette école. Tout est prêt. Moi aussi.

La cloche sonne. Le directeur prend la parole au milieu de la cour, les enfants et leurs parents se rapprochent pour l’écouter. Nous nous plaçons tous, l’équipe éducative, à côté de lui. Jean-Pierre souhaite la bienvenue à tous, aux enfants comme aux familles, rappelle les horaires d’ouverture et de fermeture, quelques formalités puis demande aux familles de se diriger vers les portes d’accès aux couloirs pour l’appel que fera chaque enseignant. A ce moment, je m’éloigne du groupe. Louis me saute littéralement dessus ; j’ai failli tomber, je ne l’avais pas vu arriver. Sa maman, Sandy, le suit tout en souriant, de voir son fils heureux. Louis est un garçon très expansif, grand pour son âge, les yeux pétillants, les cheveux bouclés châtain clair, il a du mal à cesser de s’agiter, sautillant sur place. Je me détache de Louis, lui prends doucement la main et le regarde bien en face.

  • Bonjour Louis. Tu vas bien, tu es content de venir à l’école.

  • OUIIII

  • Alors, tu te souviens de moi ? Je m’appelle Anne-Valérie et...

  • Tatie Anne-Valérie.

  • Ah d’accord, si tu veux Louis. Bon, on va aller se ranger et faire l’appel.

Ma liste à la main, l’appel fait, je propose aux parents de nous accompagner dans la classe. J’aime bien que ce premier temps de rentrée ne soit pas un temps de rupture trop éprouvant pour les enfants, ni pour leurs parents d’ailleurs, toujours un peu inquiets de les laisser seuls. Nous entrons tous dans la classe, les enfants, élèves maintenant, cherchent où s’asseoir. Je leur montre les étiquettes avec leur prénom sur les tables, et aide ceux qui ne savent pas le lire à trouver où se placer. Les parents s’installent au fond. J’attends que le silence se fasse puis je me présente aux familles, je leur explique le fonctionnement des premières semaines, et leur transmets les formulaires qu’ils auront à remplir.

Louis n’arrête pas de gesticuler sur sa chaise tout en m’interpellant plusieurs fois, tatie Anne-Valérie, tatie Anne-Valérie. Je lui réponds à chaque fois, que oui je suis là. Etienne, un autre élève, ne veut pas s’asseoir à sa place, il fait des allers-retours entre sa chaise et ses deux parents en leur demandant des câlins, Alexandre, l’air très fatigué se tient la tête et commence à grogner, quelques autres élèves commencent à bavarder, et au milieu de tout ce brouhaha qui commence à monter en décibels, Louis se lève et va s’asseoir à l’ordinateur au fond de la classe dans le coin informatique, Etienne, lui est parti sur les coussins dans le coin bibliothèque... Il est temps que les parents s’en aillent. Ce que je leur propose en répondant aux quelques questions de certains.

Ouf, enfin seuls !! Je mets un fond de musique pour permettre aux enfants de se remettre de leurs émotions. J’utilise le CD «No stress», de la musique zen employée habituellement pour la relaxation. Les sept élèves, «anciens» de la classe ont l’habitude de ce rituel et tous se calment, se détendent. Pour Louis, c’est nouveau. Il ne comprend pas ce qui se passe, alors je m’approche de lui et lui caresse la tête tout en lui parlant doucement ; son corps se relâche, il regarde tout autour de lui, observe les autres enfants de la classe. Certains ont posé la tête sur leurs bras, comme Alexandre, et semblent même dormir. Peu à peu, il s’apaise.

* * * * *

Nous sommes en CLIS, Classe d’Intégration Scolaire. Les élèves de la Clis y sont orientés pour un trouble des fonctions cognitives, chacun d’entre eux ayant sa pathologie propre. Louis a 7 ans c’est un enfant TED, Trouble Envahissant du Développement, un enfant autiste. Il vient de faire sa rentrée à l’école primaire, et elle s’est, semble t-il, bien passée.

Il faut dire que nous l’avions préparée, sa rentrée. Louis est venu me voir en juin dans la classe avec sa maman, Sandy, (il l’appelle souvent par son prénom) un soir à 17 heures. Il a ainsi pu repérer les lieux et nous avons fait connaissance. Ensuite, il est venu passer deux heures dans la classe, un matin de juin. Il a pu s’approprier en plus du lieu, de l’espace-classe, l’environnement, les enfants de la classe (ceux-ci n’ayant que peu changé depuis l’année dernière), les mouvements et bruits associés à la vie de la classe. Nous avons aussi découvert la cour de récréation. Il est resté seul dans la classe, sans problème. Louis est un enfant facile, il communique autant verbalement que corporellement, il se déplace, et s’il ne le dit, montre ce qu’il veut et d’ailleurs va où il veut sans demande car il ne sait pas demander. Il se lève, et va à l’ordinateur, son jouet favori d’ailleurs comme nous le verrons plus tard.

Puis les vacances d’été sont arrivées. La mère de Louis a continué à lui parler très régulièrement de la grande école, de celle qu’il avait un peu vécue en juin. Elle est passée devant l’école en voiture pour lui rappeler, et lui a souvent parlé de moi. D’ailleurs quand Louis est arrivé, comme j’avais commencé à faire partie de sa vie, de son entourage proche dans le dialogue qu’avait la mère avec son fils, il m’appela les premières semaines «tatie Anne-Valérie», c’est ainsi qu’il m’avait «baptisée» selon sa mère. Il a une tatie qui s’appelle Anne.

Puis la rentrée est arrivée, Louis m’a littéralement sauté au cou ! Il m’avait reconnue. Lorsque les parents sont tous repartis, Louis est resté assis à son bureau. Il a été un élève comme les autres, découvrant ou se remémorant les lieux, les habitudes, les rituels, et les autres enfants. Alexandre et Etienne, il les avait croisés à l’hôpital de jour. Il connaissait mieux Etienne qui habite dans le même village et a fréquenté la même école maternelle, quittée un an plus tôt. Les parents aussi se connaissaient.

Louis a passé toute la journée à l’école. Pas d’hôpital de jour aujourd’hui. C’est important la rentrée à la grande école. La maman m’avait appelée la veille pour me demander mon accord afin qu’il vienne ce jeudi matin exceptionnellement. Alexandre non plus n’est pas allé à l’hôpital de jour, il est venu toute la journée. Il me paraît essentiel que tous soient présents ce matin de rentrée. L’organisation de la semaine, en posant les lieux de vies de l’enfant, l’un après l’autre (école-organisme de soins), doit se faire successivement et pas dans le même temps, afin qu’il n’y ait pas de confusion. Ce qui permet à l’enfant de mettre du sens, par son vécu, aux différents lieux de vie.

* * * * *

Durant le mois de septembre, nous avons vu Louis progresser de jour en jour. Alexia, son AVSi (Auxiliaire de Vie Scolaire Individuelle) de cette année, l’a constaté de semaine en semaine. Elle est là pour Louis le lundi et le mardi après-midi, soit deux demi-journées sur les six qu’il passe à l’école et chaque nouvelle semaine elle me disait à quel point il évoluait.

En effet, en arrivant en Clis, Louis ne s’adressait qu’à moi ; j’étais son seul repère dans la classe. Puis très vite il s’est attaché aux autres enfants, d’abord Nadège qu’il appelait constamment, puis peu à peu à tous les autres enfants. Il les interpelle souvent : «Tu fais quoi, Nadège ?» dit-il alors qu’elle se trouve à l’autre bout de la classe en train de travailler avec moi ou avec Audrey, l’AVSco (Auxiliaire de Vie Scolaire Collective). La relation à l’autre s’est réellement instaurée. Par contre, quant aux adultes, s’il a bien repéré Alexia, qui, lorsqu’elle est là s’occupe assez exclusivement de Louis, le soutient tout en ayant instauré dès le début une relation privilégiée avec lui, Audrey et Eva, ne sont pas différenciées : comme il a mémorisé le prénom d’Eva, AVSi auprès d’Alexandre et d’Etienne, déjà présente l’année précédente, il les nommait toutes deux «Eva».

Louis ne reste que peu de temps assis au même endroit. Lorsqu’il est à sa table, il la quitte très souvent et furtivement, on ne le voit pas partir, il est si discret... Il va à l’ordinateur, et si nous arrivons à le bloquer en ayant perçu son déplacement à temps, il se laisse glisser sur sa chaise et «s’évanouit», on ne le voit plus, à part quelques bouclettes de cheveux qui dépassent. Comme avec les petits lorsque l’on joue au «coucou-caché» je l’appelle :

  • Louis, Louis, où es-tu ?

  • Louis est pas là.

Son temps d’attention est très réduit, meilleur en début de matinée, souvent très mauvais en après-midi. Très fatigué, il est «absent», dans sa bulle, et on a du mal à le solliciter. Comme il est important qu’il s’approprie son nouvel environnement, je ne m’inquiète pas. Son aisance verbale, sa façon d’aller vers les autres enfants de la classe font plaisir à voir. Il commence à intégrer les principes et fonctionnements de la classe, de l’école. Et puis Louis n’a fait aucune crise durant ce premier mois, j’en suis toute étonnée.

* * * * *

Le dialogue entre Louis et sa maman, en première page de ce livre, est imaginé car je ne l’ai pas vécu. Mais ce type de dialogue ressemble tellement à Louis maintenant que je le connais bien.

J’ai repris, pour la première phrase, Jean-Louis Fournier Où on va papa ?1, livre que j’ai beaucoup aimé pour la clairvoyance et l’émotion du papa avec et pour ses fils.

Ce type de questionnement est fréquent et répétitif chez l’enfant autiste. Poser constamment des questions était une fixation agaçante : je posais toujours la même question et j’attendais avec plaisir la même réponse - encore et encore.2 Il est capable de vous répéter dix fois fois de suite : «On va où ?», «On fait quoi ?», «Et qu’est-ce qu’il y a après ?» «Tu verras bien.» n’est pas la réponse appropriée que l’on fait. Inlassablement, l’adulte répétera la même réponse, correspondant à la même question, jusqu’à avoir parfois envie de s’énerver... mais il ne le fera pas, il se contiendra.

Comme on a pu le constater aussi, Louis a du mal avec l’emploi des pronoms ; le je, le tu, le soi... ce n’est pas facile, ce n’est pas inné pour lui, il faudra lui apprendre non pas intuitivement comme le font les enfants ordinaires, mais par imprégnation. Le JE n’est pas encore posé, il le sera un jour, je l’espère pour lui, et les autres.

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1 J.-L. Fournier, Où on va papa ?, Ed Stock, 20082

2 T. Grandin, Ma vie d’autiste, Ed. Odile Jacob, 1994, p.52